Mister Nobody

Je vous remercie,
Mister Nobody :
cette partition de Bach
au fond de l’Oural
dans la petite ville de Kalbach,
nous rapporte l’humanité
d’une école assez banale,
confrontée à la montée
étouffante et sordide
d’une propagande insipide.

Vous être notre héros,
Mister Talankin,
d’avoir trahi votre patrie,
parce que votre patrie
vous a trahi.

Vous être notre héros,
parmi tous les héros
qui ont fui,
au péril de leur vie,
pour enfin retrouver
un peu de liberté.

Merci, Mister Nobody.

C’est quoi la démocratie ?

– Dis Papa, c’est quoi la démocratie ?
– Tu veux dire c’est qui la démocratie.
Eh bien c’est un merveilleux espoir
qu’on partage avec des gens qu’on connaît,
mais aussi et surtout avec des gens
qu’on ne connaît pas,
et qui ne chercheront pas
à nous faire du mal
parce qu’ils savent
que nous n’en avons pas l’intention
non plus.

– Dis Papa, c’est vrai qu’on a des devoirs en démocratie ?
– Ah oui, mais c’est pas grand chose
quand on pense à tous les droits
qu’on a aussi !

– Dis Papa, si c’est si bien la démocratie,
pourquoi tout le monde n’en a pas envie ?
– Oh parce que c’est toujours plus facile
de décider pour les autres sans leur demander
leur avis.

– Et même s’ils ont l’air gentil ?
– Oui, ils finiront par être méchant un jour
et ils auront tellement peur
qu’ils n’auront plus d’ami !

– Dis Papa, quand est-ce qu’on mange ?

Ensachés

bonbons

A peine décapsulé,
le pschitt expulsé,
l’emballage déchiré,
si vite le magazine dévoré.

J’ai faim de boire,
j’ai soif de lire, la vie.

A peine emballé,
le papier cadeau déchiré,
les piles insérées,
si vite le bolide élancé.

Impatient et excité,
je suis tout énervé,
la nuit de Noël.

Mais le plus bon,
ce sont mes bonbons, ensachés,
bariolés, zébrés, colorés,
que j’adore, pour la vie.

Sables

Petits pieds, sur le sable,
regard plissé, sur la plage.

Premières mains, dans le sable,
c’est donc ça, ça colle et j’aime ça,
même dans la bouche, je goûte.

Premières vagues, première écume,
c’est froid et ça chatouille,
et j’aime ça !

Je veux rester dans les bras de ma maman,
ne pas marcher et courir sur le sable plat.

Les patés de sable, ça ne marche pas,
enfin pas bien, alors je creuse un fossé,
avec mon papa.

Sécher les mains,
frotter les pieds,
ramener du sable,
chez moi,
plein de sensations.

Papa

Encore un papa,
pas n’importe lequel,
celui qui se lève
depuis dix mois,
les yeux embués,
et l’esprit endormi
pour étancher la faim
d’un petit être humain.

Et soudain après un câlin,
un « Pa-Pa »,
après la couche,
après les gestes
de réconfort,
une fois allongé
dans le lit à barreaux.

Un instant bref,
une émotion intense,
une fois la confirmation
arrivée au cerveau,
assoupi.

Être et avoir (pour Antonin)

Avoir plein les poches
de sourires
pour se proches,
sans que ça cloche.

Être du bois
dont on fait les flûtes,
plutôt que d’être
un chèque en bois.

Avoir plus d’un tour
dans son sac,
et par un tour de passe-passe,
détourner son regard :
l’affaire est dans le sac.

Être dans les cordes,
pour avoir bonne presse,
ou être fou à lier,
pour avoir le vent en poupe ?

Etre et avoir

La taupe (pour Octave)

Un jour,
une taupe sortit de son trou
et dit à l’enfant qui jouait :
pourquoi ton père écrase-t’il
tous mes tunnels sortis de terre ?

Je ne sais pas, lui répondit l’enfant.

Dis-lui, lui demanda la taupe,
que c’est un peu grâce à moi
si les parasites ne mangent pas
ses pieds de tomates,
ses haricots,
et ses radis, pardi !

Je n’y manquerai pas,
monsieur la taupe,
mais peux-tu faire quelque chose pour moi,
réclama l’enfant à la taupe ?

Tout ce que je peux faire,
je le ferai volontiers pour toi
qui prend bien garde d’éviter
mes tas de terre, répondit la taupe.

Peux-tu m’excuser auprès de l’érable
pour lui avoir taillé ses grosses branches ?
Je l’ai vu pleurer sa sève, dit l’enfant.

Et la taupe repartit sous terre
faire des guilis aux racines de l’érable.

Ma grand-mère minka

Ma grand-mère citronnade,
D’été de boisson fraîche,
Et de citrons du jardin,
Sous un soleil, brûlot.

Ma grand-mère plage,
D’été de brise fraîche,
Au petit matin,
Dans sa voiture, R5 Renault.

Ma grand-mère rage,
Quand les tomates fraîches
Arrachés les pieds du potager,
Pour rendre service, c’est ballot.

Ma grand-mère bavarde,
Quand les voisins à la fraîche,
Racontent leurs histoires varoises,
Pour vivre heureux, bougre d’idiot.

Craquement de branche

Sur cette route, perdue,
j’aime sentir l’odeur du bitûme,
après une pluie d’été caniculaire.

En s’écartant
sur un sentier improvisé,
je resprire l’odeur de l’humus,
après les premiers rayons de soleil.

Plus grand chose n’occupe mon esprit
quand je marche au milieu des arbres,
qui sont déjà là,
avant moi,
depuis si longtemps.

Soudain,
j’entends un craquement de branche,
au loin :
il y a le la vie,
sauvage,
dans cette forêt.

Ma présence,
que je croyais inaperçue,
se révéla digne d’être là,
parmi la nature.