La taupe (pour Octave)

Un jour,
une taupe sortit de son trou
et dit à l’enfant qui jouait :
pourquoi ton père écrase-t’il
tous mes tunnels sortis de terre ?

Je ne sais pas, lui répondit l’enfant.

Dis-lui, lui demanda la taupe,
que c’est un peu grâce à moi
si les parasites ne mangent pas
ses pieds de tomates,
ses haricots,
et ses radis, pardi !

Je n’y manquerai pas,
monsieur la taupe,
mais peux-tu faire quelque chose pour moi,
réclama l’enfant à la taupe ?

Tout ce que je peux faire,
je le ferai volontiers pour toi
qui prend bien garde d’éviter
mes tas de terre, répondit la taupe.

Peux-tu m’excuser auprès de l’érable
pour lui avoir taillé ses grosses branches ?
Je l’ai vu pleurer sa sève, dit l’enfant.

Et la taupe repartit sous terre
faire des guilis aux racines de l’érable.

Ma grand-mère minka

Ma grand-mère citronnade,
D’été de boisson fraîche,
Et de citrons du jardin,
Sous un soleil, brûlot.

Ma grand-mère plage,
D’été de brise fraîche,
Au petit matin,
Dans sa voiture, R5 Renault.

Ma grand-mère rage,
Quand les tomates fraîches
Arrachés les pieds du potager,
Pour rendre service, c’est ballot.

Ma grand-mère bavarde,
Quand les voisins à la fraîche,
Racontent leurs histoires varoises,
Pour vivre heureux, bougre d’idiot.

Covid-19

On me parle beaucoup de toi, en ce moment.
Pourtant toi, tu ne me parles pas beaucoup.

J’ai appris ton existence à la télévision,
cependant toi, tu ne seras jamais une star.

On m’a dit que tu avais fait beaucoup de morts.
Pourtant les hommes en ont fait encore plus que toi.

On nous a demandé de rester confiné chez soi,
pourtant toi, tu t’en fous de prendre le pouvoir.

Moi je préférerais faire la paix avec toi,
mais je ne te vois pas arrêter de nous embêter.

Une bête, comme un âne

J’ai toujours eu envie d’être un âne,
mais on m’a dit qu’il fallait être un cheval,
et pas n’importe lequel de ces chevaux !

Pourtant je suis sûr que c’est cool d’être un âne,
sauf quand on se fait moquer par un cheval,
et repousser par tous les autres ânes de chevaux.

C’est vrai que je suis têtu comme un âne :
je me mets en travers de ceux qui sont fiers comme un cheval,
et avec les femmes, ça m’a apporté
pas mal de rivaux.

Au final, j’ai abandonné l’idée d’être un âne :
bah oui, avec tous ces fers à cheval,
j’ai fini par m’en prendre un bien costauds.

La morale de mon poème, c’est qu’il est bien
difficile d’être soi-même, dans un monde
qui écrase et anéantit tout ce qu’il y a de beau.

Craquement de branche

Sur cette route, perdue,
j’aime sentir l’odeur du bitûme,
après une pluie d’été caniculaire.

En s’écartant
sur un sentier improvisé,
je resprire l’odeur de l’humus,
après les premiers rayons de soleil.

Plus grand chose n’occupe mon esprit
quand je marche au milieu des arbres,
qui sont déjà là,
avant moi,
depuis si longtemps.

Soudain,
j’entends un craquement de branche,
au loin :
il y a le la vie,
sauvage,
dans cette forêt.

Ma présence,
que je croyais inaperçue,
se révéla digne d’être là,
parmi la nature.

Derrière moi

Derrière nous
se creuse
le tunnel
sombre
de nos photos,
nos vidéos,
qui s’entassent
et s’écroulent,
derrière nous.

Toujours devant nous,
la lumière,
nous attire,
tous,
inexorablement,
et certains, plus que d’autres,
avanceronnt toujours devant vous.

Restez où vous êtes :
je vais vous prendre en photo.

Et ne bougez pas :
d’où vous êtes
je risquerais de jeter
vos photos,
derrière moi.

Ego

C’est à moi de l’ouvrir
puisque d’autres la ferme :
j’en ai marre de souffrir,
seul dans mon coin, à la traîne.

On me dit qu’au contraire,
il faut arrêter de se plaindre,
et prendre sa vie en main.

Mais moi je ne veux pas ressembler
à ceux qui ont réussi
et qui sont jalousés
par ceux qui ont échoué.

Je veux l’ouvrir pour te dire
d’arrêter de te la jouer,
d’appliquer les règles,
sans jamais y déroger,
même pas pour toi,
même pas pour tes enfants,
même pas pour tes amis.

C’est ça l’éthique pauvre con
et sans ça tu mourras riche,
peut-être même connu,
mais détesté de tous ceux
qui savent qui tu es,
et adulé par tous ceux
qui se sont laissés berner,
par ton ego.

Notre nature

Je me demande toujours pourquoi
les gens viennent te voir,
au bord de la mer,
une douce sonate de Schubert dans leurs oreillettes,
te regarder, t’admirer,
toujours pareille ?

Je me demande encore pourquoi on t’admire tant,
quand tu es belle ou sauvage,
mais qu’on ne te regarde plus,
une fois souillée ou polluée ?

Je me pose encore la question :
pourquoi n’accepte-t’on pas
de te voir vieillir et mourir ?

Tout comme lui, elle, et les autres,
tu vis en nous,
avec nos souvenirs de vacances.

Tu vis avec nous,
pour nous nourrir de tes fruits.

Tu vis sur nous,
avec ton sable chaud d’été,
et tu vis depuis nous,
pour nous avoir enfanté.

Et puis tu meurs,
avec nous qui vieillissons,
et tu renais toujours
pour les nouveaux enfants
qui viennent au monde,
à ta nature.

Destins d’amour suite

Te dire que tu es belle,
avant que tu ne sois moche.

Etre un salaud,
avant d’avoir à regretter d’être fidèle.

Etre sincère avec toi,
avant de finir par te mentir.

Etre un menteur maladroit,
avant de t’implorer ici-bas.

Etre un sale con avec toi,
avant de suivre une psychothérapie.

Etre le pire des machos,
avant de me castrer les cordes vocales.

Etre ta deuxième oreille,
avant de devenir sourd.

Me sauver,
avant que tu ne te rendes compte que je suis déjà parti.

Te parler,
avant qu’il ne soit trop tard.

Ne pas écouter les autres,
avant de t’avoir fait l’amour.

Me sentir libre,
avant d’être en prison.

Me sentir seul,
avant d’avoir regretté de t’avoir rencontré.

Etre romantique,
avant d’acheter des fleurs pour la Saint-Valentin.

Etre maladroit,
avant de me croire tout permis.

Te tromper par faiblesse,
avant de l’avoir envisagé.

T’aimer à la folie,
avant tout ce merdier.

T’aimer,
avant tout.